Mères porteuses : le Conseil d'Etat rend un avis négatif

Publié le par Laurence Garnier

Dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique qui s'ouvriront le 9 juin prochain et qui déboucheront sur une révision des lois de bioéthique, prévue au début de l'année prochaine, le Conseil d'Etat vient de rendre un avis négatif sur la possibilité de recourir à la gestation pour autrui pour les femmes privées d'utérus.

Dans ce débat complexe où entre en compte la souffrance d'une femme - et d'un couple - qui ne peut avoir d'enfant, les voix de philosophes féminines - et féministes - s'opposent au travers de Sylviane Agacinski et d'Elisabeth Badinter. Leurs arguments s'articulent autour de deux grandes thématiques où l'on retrouve en filigrane les grands concepts philosophiques de l'âme et du corps.

La liberté de la mère porteuse à disposer de son corps est défendu par Elisabeth Badinter qui l'inscrit dans la continuité de la légalisation de l'avortement. "Depuis l’autorisation de la pratique de l’avortement, dit elle, on reconnaît à la femme la maîtrise de son corps; par conséquent il serait illogique d’empêcher une femme de porter un bébé alors qu’on l’autorise à s’en débarrasser”. Sylviane Agacinski refuse cette logique en arguant que "le ventre d'une femme n'est pas un incubateur, un four à pain". Dès lors pour Sylviane Agacinski, la maternité pour autrui ne pourra être autre chose qu'un commerce. Les indemnités auxquelles donnera accès cette gestation pour autrui seront la source de nouvelles inégalités parmi les femmes, puisque ce seront toujours les plus démunies qui accepteront de louer leur ventre pour boucler leurs fins de mois. L'approche d'Elisabeth Badinter se refuse à utiliser ce terme de "location" ; pour elles, "une femme prête son ventre et ne le loue pas", même s'il est normal qu'elle soit "indemnisée".

Le deuxième axe de l'analyse, la relation de la mère porteuse à l'enfant, met au jour des différences encore plus nettes entre les deux philosophes. Elisabeth Badinter considère qu' "il n'y a pas d'instinct maternel". A partir de ce postulat, elle affirme "que l'on peut porter un enfant sans faire de projet, sans fantasmer, sans tricoter une relation avec lui". Sylviane Agacinski souligne au contraire l'importance de cette relation. A ses yeux, les difficultés rencontrées par les mères porteuses (dénis de grossesse, accouchements prématurés) témoignent de la difficulté de porter un enfant qui n'est pas le sien. "C'est aussi mauvais pour elles que pour l'enfant qu'elles portent". La philosophe met en garde également contre les souffrances psychologiques de l'abandon à la naissance ; cet abandon ne serait "ni facile, ni sans conséquences" pour la mère porteuse.

Les Etats généraux de la bioéthique poursuivront ce débat à partir du mois de juin à la lumière de ces points de vue divergents. L'avis négatif du Conseil d'Etat, quelle que soit la position de chacune d'entre nous sur le sujet, permet de prendre conscience du véritable enjeu de la révision des lois de bioéthique : le maintien d'une frontière clairement tracée entre la technique et l'éthique, entre ce que la technique permet de réaliser, et ce que l'éthique doit préserver.

Publié dans Société

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geneviève 09/05/2009 22:55

Ne pensez-vous pas que cela se fait en réalité déjà depuis longtemps ? Je connais en effet personellement un couple d'hommes homosexuels qui ont bien eu recours à ce genre de méthode pour avoir un enfant. Génétiquement bien sur, la femme est partie prenante dans ce cas là, mais sur le fond, est-ce si différent ?

Laurence Garnier 09/05/2009 23:04


Bonjour Geneviève,
Vous avez raison, la pratique effectivement existe, et par ailleurs elle est légale dans d'autres pays du monde (par exemple dans certains Etats des Etats-Unis), mais est-ce une raison suffisante
pour la légaliser en France ? Il existe aussi des personnes qui dépassent les limitations de vitesse, faut-il pour autant légaliser les excès de vitesse ? Ne risque-t-on pas d'aggraver le problème
?


lucie 09/05/2009 22:52

Bonjour,
Je trouve ce débat passionant. savez-vous sur quels supports internet ou journal ou radio-TV (TV public sénat-AN ?) nous pourrons suivre les états généraux de la bioéthique ?

Sophie 09/05/2009 22:50

Merci pour cette éclairage très synthétique et très précis qui m'éclaire beaucoup sur les enjeux du débat actuel. Chacune des positions que vous développez me semble en fait assez pertinente, et en tous les cas fondées sur des visions de la femme tout à fait respectables.
Tout le monde voulant défendre les femmes, je constate en fait en vous lisant que plusieurs solutions peuvent s'imposer.
Merci de nous poser ainsi question , c'est un très beau débat