Elisabeth Badinter : une lecture du "Conflit" entre la femme et la mère

Publié le par Laurence Garnier

badinter.jpgLes quelques jours de congé du pont de l'Ascension ont été l'occasion d'ouvrir enfin le dernier livre d'Elisabeth Badinter, qui a fait couler beaucoup d'encre lors de sa parution au mois de mars dernier, et qui est intitulé (ça donne déjà le ton...) : "Le Conflit - la femme et la mère".

 

Organisé autour de trois grandes parties, l'ouvrage dresse dans un premier temps un état des lieux de la maternité d'aujourd'hui. Les "ambivalences de la maternité" y sont décrites sur le mode sociologique : déclin de la fertilité, hausse de l'âge moyen de la maternité, et diversification des modes de vie féminins, selon que les femmes souhaitent donner la priorité à leur famille, à leur travail, ou bien concilier ces deux aspects dans leur vie quotidienne.

 

La seconde partie de l'ouvrage décrit "la sainte alliance des réactionnaires" qui, selon Elisabeth Badinter, concourent chacun pour leur part à ce qu'elle nomme l' "offensive naturaliste". Sont mis en cause ici :

1. le discours "écologique", qui favorise le retour à la nature. La "mère écolo", accouche à domicile, refuse la péridurale, pratique l'allaitement exclusif et n'utilise que des couches lavables (!) ;

2. le discours scientifique de pédiatres américains sur l'instinct maternel, l'indispensable "peau à peau" avec le bébé dès sa naissance qui, s'il n'est pas pratiqué, pourrait engendrer des séquelle affectives irréversible ;

3. le "tête à queue du féminisme" qui, après avoir insisté sur les ressemblances entre hommes et femmes, choisirait maintenant de mettre en avant leur différence fondamentale : la maternité.

 

Ces discours de plus en plus exigeants sur la maternité engendrent selon Elisabeth Badinter un "imperium du bébé" qui fait passer l'enfant avant la femme, avant le père et avant le couple. La philosophe décrit ici pour illustrer son propos la pratique préconisée du "co-sleeping" ou "co-dodo" préconisée par certains médecins, et qui consiste à faire dormir l'enfant dans le lit conjugal.

 

Elisabeth Badinter n'hésite donc pas à résumer ainsi l'opinion générale : "Mères, vous leur devez tout !".

L'idée qui sous-tend l'ensemble de l'ouvrage est que la banalisation du recours à la contraception et à l'avortement dans les 30 dernières années a fait émerger le concept de maternité choisie, qui, contrairement à ce que l'on aurait pu imaginer, a rendu la maternité encore plus exigeante, sur le mode : Cet enfant, vous l'avez pleinement désiré, vous devez donc pleinement assumer ce désir et lui donner tout ce que vous avez de meilleur.

 

La troisème partie de l'ouvrage décrit les réactions des femmes européennes aux discours ambiants et à la pression croissante face à  la maternité. Entre la femme-mère qui décide de se donner entièrement à ses enfants, et la "childfree" qui a tellement intégré les contraintes décrites plus haut qu'elle a fait le choix délibéré de ne pas enfanter, les françaises seraient l'exception, mères décomplexées et même "médiocres" (sic !) qui, résistant à la pression ambiante, continuent à avoir un taux de fécondité exeptionnel au regard de leurs voisines européennes.

 

Si elle insiste beaucoup sur certains aspects de la maternité, et notamment l'allaitement, longuement détaillé et évoqué dans toutes les parties de l'ouvrage, la thèse d'Elisabeth Badinter a le mérite de mettre en avant les évolutions considérables des femmes vis-à-vis de la maternité et parfois de leur refus d'enfant. A-t-on par exemple conscience que 29% des Allemandes resteront sans enfant dans un pays où confier son enfant reste très mal perçu par la société ? Et que ce chiffre s'élève à 38,5% si l'on prend en compte uniquement les Allemandes diplômées de l'enseignement supérieur ?

 

"Le Conflit - la femme et la mère" souligne ainsi les exigences croissantes imposées à la femme pour être pleinement femme, imposées à la mère pour être pleinement mère. Le livre nous fait prendre conscience de la pression qui pèse sur chacune de nous au début de ce vingt-et-unième siècle, loin de la "libération des femmes" prônée dans les années 70.

 

 

 

 

Publié dans Société

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nadine daviaud 27/05/2010 08:42


merci laurence
cette brillante fiche de lecture me donne envie de lire ce livre alors que la polémique qui existait lors de sa parution sur l'allaitement maternel le reduisait à une position partisane et d'un
féminisme désuet .
Merci d'apporter cet eclairage plusdu tout réducteur.